Ultima Verba pour alto seul : une partition sur l'adieu à l'instrument
La symbiose entre un musicien et son instrument est profonde et mystérieuse. Au fil des années, l'instrument devient le témoin discret des moments essentiels : il accompagne les premiers concerts, les hésitations, les heures de travail solitaire, les premiers succès, les émotions de la scène ou du dialogue en musique de chambre. On lui confie souvent ce qu'on ne dirait à personne d'autre. Alors, que dire au moment de lui faire ses adieux ?
C'est de cette question qu'est née Ultima Verba, nouvelle œuvre pour alto seul de Corentin Apparailly, publiée par Scripta Manent.
I. Un titre entre parole et légende
En latin, Ultima Verba désigne les derniers mots prononcés par une personnalité avant de disparaître — qu'il s'agisse d'un écrivain, d'un artiste ou d'un homme d'État. Goethe aurait ainsi soufflé « Plus de lumière ! » à la fin de sa vie ; Rabelais aurait lancé, avec son humour caractéristique, « Tirez le rideau, la farce est jouée ». Ces formules fascinent parce qu'elles cristallisent la rencontre entre une voix singulière et le silence définitif.
C'est cette tension — entre la parole qui s'achève et celle qui continue de résonner — que Corentin Apparailly a choisie pour donner son titre à cette pièce, imaginant les adieux d'un musicien à son instrument comme un Ultima Verba musical.
« « Mehr Licht ! » (« Plus de lumière ! ») — Un cri de soif spirituelle lancé au crépuscule d'une existence passée à scruter les secrets du jour. »
— Goethe
« « Tirez le rideau, la farce est jouée. » — Un ultime éclat comique lancé devant l'infini, scellant sa vision dérisoire du drame terrestre. »
— Rabelais
II. La relation des musiciens à leur instrument : confidences
« Mon bébé, mon violon » : c'est ainsi qu'Angèle Dubeau désigne son propre Stradivarius, un instrument fabriqué en 1733 et baptisé Arthur dit Desrosiers. Pour l'altiste Sào Soulez-Larivière, lauréat du Prix Jeune artiste 2023 des International Classical Music Awards, la relation à son alto — fabriqué par le luthier Frédéric Chaudière en 2013 — tient davantage de la rencontre que du choix : « Nous nous sommes cherchés et trouvés, pour ainsi dire. »
Cette relation peut bouleverser la vie de leur hôte si quelque chose arrive à l'instrument. En 1999, le violoncelliste Yo-Yo Ma avait oublié son Stradivarius « Davidov » de 1712 — l'instrument même qu'a joué Jacqueline du Pré — dans le coffre d'un taxi new-yorkais. L'anecdote, largement relayée à l'époque, avait suffi à mesurer, le temps de quelques heures d'angoisse avant que l'instrument ne soit retrouvé, combien un musicien peut se sentir démuni sans son compagnon de toujours.
Gautier Capuçon, lui, joue depuis plus de vingt ans sur un violoncelle du luthier vénitien Matteo Goffriller, fabriqué en 1701, prêté un jour par un collectionneur suisse et devenu, dit-il, « une prolongation de moi-même, de mes bras, de mes jambes ». Difficile, dans ces conditions, d'imaginer la dernière pièce qu'un musicien jouerait avec un tel instrument — une question à laquelle, sans doute, aucun d'entre eux n'aime répondre.
« « Pour ma première pièce publiée, Ultima Verba, j'ai souhaité explorer cette relation unique en imaginant les adieux émus d'un musicien à son instrument, profitant de cette occasion pour faire mes propres adieux symboliques à mon alto et commencer pleinement ce nouveau chapitre de compositeur. » »
— Corentin Apparailly
III. Corentin Apparailly et l'alto : un lien de toute une vie
Le lien de Corentin Apparailly avec l'alto remonte à bien avant qu'il puisse en tenir un dans ses mains. Sa mère, professeur d'alto au CRR, et son père, altiste à l'Orchestre du Capitole de Toulouse, ont fait de la musique une présence constante dans son quotidien — jusque dans les premiers jours de sa vie, passés en couveuse, où sa mère plaçait dans son berceau un petit baladeur diffusant le Concerto de Stamitz, la seule chose capable de l'apaiser.
Depuis plus de dix ans, il joue un alto signé Stephan von Baehr, devenu son compagnon fidèle, qui l'a accompagné jusque sur certaines des plus belles scènes du monde — notamment lors de son passage au sein du Quatuor Arod. Il lui arrivait alors de jouer un alto italien du XVIIIe siècle, instrument extraordinaire, qui ne provoquait cependant jamais la même émotion que de retrouver son propre instrument.
C'est sur cet alto que Ultima Verba a été imaginée et écrite — cristallisant en musique ce dialogue unique entre l'interprète et son instrument.
IV. Structure et langage musical d'Ultima Verba pour alto seul
Ultima Verba se construit en trois parties, conçues comme les trois mouvements d'un même adieu :
1. Première partie : Doubles cordes et berceuse en pizzicato
La première partie repose sur les doubles cordes, qui offrent une harmonie profonde et grave. Elle se conclut sur un chant très simple, comme une berceuse jouée sur une seule corde, accompagnée de pizzicati de la main gauche d'une simplicité désarmante.
2. Deuxième partie : Passage virtuose pour alto solo
La partie centrale est effrénée et virtuose, reflétant la parole hâtive de quelqu'un qui sait qu'il n'aura pas le temps d'exprimer tout ce qu'il porte. Le désespoir s'y mêle à la colère et à l'héroïsme, dans une effervescence émotionnelle intense — un passage qui exige de l'interprète une technique affirmée et une endurance certaine.
3. Troisième partie : Reprise ornementée et conclusion apaisée
La troisième partie revient, ornementée, aux motifs de la première. La pièce se referme sur la berceuse initiale, douce et apaisée — une acceptation sereine du sort et un hommage tendre à l'instrument fidèle.
V. Découvrir et se procurer la partition
Chaque mesure d'Ultima Verba explore ce lien singulier entre le musicien et son instrument. Les émotions s'y cristallisent en motifs sonores, offrant à chaque interprète une expérience à la fois intime et contemplative.


