Dans le monde de la musique, rares sont les relations aussi viscérales que celle qui unit un interprète à son instrument. Qu’il s’agisse d’un instrument d’étude ou d’un Stradivarius, le musicien développe avec lui un lien fusionnel, presque ontologique. Ce n’est pas un accessoire que l'on manipule : il devient une extension de son propre corps, un confident à qui l'on exprime, sans mots, les joies les plus hautes comme les angoisses les plus tues.
L’instrument comme archive émotionnelle
Notre attachement aux objets est souvent une manière de cristalliser le temps. Pour un musicien, son instrument est une archive vivante : chaque heure de répétition, chaque concert, chaque moment de solitude semble imprégné dans le vernis et le bois. Lorsque le musicien touche les cordes, il ne fait pas que produire un son, il réactive une mémoire émotionnelle.
L’instrument devient alors le témoin d’une métamorphose. Il a connu les mains maladroites de l’élève, les premières victoires comme les premières défaites. S’en séparer, c’est couper un fil invisible avec l’enfant que l’on était, celui qui, dans le secret d'une chambre, découvrait le vertige de la musique.
Pourquoi garde-t-on son premier instrument ?
Le premier instrument possède un statut à part. Il est rarement le meilleur que le musicien aura entre les mains. Avec les années, il peut devenir trop petit, limité, trop fragile, parfois même injouable. Et pourtant, au moment de s’en séparer, sa valeur semble soudain n’avoir plus grand-chose à voir avec sa qualité sonore ou son prix.
Car le premier instrument n’est pas seulement celui sur lequel on a appris à jouer. C’est celui sur lequel on a appris à devenir musicien. Il porte la mémoire d’un temps où tout était encore à construire : les premiers gestes répétés jusqu’à l’épuisement, les premières œuvres enfin maîtrisées, le trac d’un premier concert, peut-être même les premières ambitions que l’on n’osait pas encore formuler à voix haute.
Avec lui s’est construite une part de notre identité artistique. Dès lors, le conserver revient à préserver une preuve matérielle de ce chemin parcouru, comme si cet objet pouvait maintenir ouvert un passage vers celui que l’on était. C’est là tout le paradoxe du premier instrument : plus son utilité diminue, plus sa valeur grandit. Et peut-être est-ce pour cela que certains instruments passent des décennies dans un étui, sans être joués et sans jamais pouvoir être vendus.

Quand l'objet devient sujet
Pendant le jeu, la frontière entre le sujet et l’objet s’estompe. Qui vibre ? Qui parle ? Un violoniste par exemple, en serrant son instrument contre lui, modifie sa propre posture, sa respiration, son rythme cardiaque. L'instrument devient une caisse de résonance biologique qui permet d'exprimer ce que le langage verbal échoue à nommer. Dans certaines performances, on a même l’impression que c’est l’instrument qui joue le musicien.
L’adieu nécessaire : se séparer de son instrument
Pourtant cette fusion peut devenir une entrave. Pour grandir, il est parfois nécessaire d’abandonner une partie de soi-même.
C’est de ce constat qu’est née Ultima Verba, une œuvre pour alto seul de Corentin Apparailly. Par cette première partition publiée, le compositeur choisit de se séparer de son propre alto, mais aussi de sa vie d’interprète.
Mais comment dire adieu à celui qui l’accompagnait depuis l’âge de quatre ans, avec lequel il avait découvert la musique et construit, peu à peu, toute une vie ?
Ultima Verba transforme cet adieu en une dernière conversation bouleversante, où l’alto devient à la fois celui qui parle et celui à qui l’on s’adresse. Colère, peur, fragilité, méditation, joie douce et mélancolique : un dernier geste pour remercier l’instrument de sa fidélité, reconnaître tout ce qu’il a permis de bâtir et, avant de le laisser partir, lui offrir ses dernières notes.
