Grandir dans une famille d'altistes
Vos deux parents, Valérie et Gilles Apparailly, sont altistes. Quel est votre premier souvenir avec l’alto ?
L’alto est certainement le premier son que j’ai perçu, avant même de naître. Puis j’ai passé mon enfance entre les couloirs du conservatoires près de ma mère, les loges de la Halle aux Grains près de mon père. En plus de mes parents, j’ai aussi un frère violoniste, un oncle violoncelliste et un autre altiste, deux tantes altistes, tous professionnels. La musique est une institution dans la famille. Je n’ai pas souvenir d’avoir vécu sans musique.
Il existe une anecdote de vous, nourrisson …
À ma naissance, j'ai dû passer plusieurs nuits à l'hôpital. Ma mère avait placé dans mon berceau un petit lecteur de cassettes avec le Concerto de Stamitz, pour maintenir un lien jusqu'à nos retrouvailles. Lorsqu'elle est venue me chercher quelques jours plus tard, l'infirmière lui a demandé la référence de l’enregistrement : « Quand je met la cassette, tous les enfants s'endorment ! » Les années suivantes, il y a peut-être eu des générations de nourrissons toulousains bercés par le son de l’alto sans même s’en souvenir !
Avec une telle famille, aurait-il seulement été possible de choisir un autre instrument ?
Oui absolument, comme mon frère. Vers quatre ans, quand j'ai voulu commencer un instrument, mes parents ont voulu me faire découvrir les autres : le violoncelle, le piano… Mais je tapais du pied : « Je veux faire de l'alto ! » J’ai d’ailleurs récemment retrouvé mon premier instrument dans l'armoire familiale : un quart de violon monté en alto, d’une trentaine de centimètres ! On dirait un jouet.
Grandir entouré de musiciens, était-ce une chance ou une exigence supplémentaire ?
Les deux, sans aucun doute. Grandir dans un tel environnement créait un cadre serein et encourageant pour pratiquer, qui permet aussi de se projeter dans cette voie sans y voir de barrières. Depuis tout petit, sans forcément savoir quelle forme cela prendrait, j'ai toujours su que je serai musicien.

Les années d’apprentissage
Quels professeurs ont particulièrement marqué votre parcours ?
Dans l’ordre, mes parents, Louis Merlet, Michel Mikalakos, Pierre Lefebvre, Jean-Philippe Vasseur, Jean Sulem, … ils m’ont tous, à leur manière, accompagné et attisé ma curiosité pour l’instrument et la musique. Puis il y a eu tous les maîtres que j'ai eu la chance de rencontrer un peu plus tard : le Quatuor Ébène, le Quatuor Artemis, Menahem Pressler, Ferenc Rados… Ils m'ont fait comprendre, et surtout ressentir, ce que signifie vouer sa vie à la musique.
Y a-t-il eu une œuvre qui vous a fait passer du statut d'élève à celui de musicien ?
Je crois qu'il n'y a pas d'âge pour être musicien. Mais parmi les étapes importantes de mon parcours de jeune altiste, je me souviens avoir joué le Concerto de Stamitz avec orchestre à quinze ans, lors du stage de Cervo, en Italie. Une jolie façon de boucler la boucle avec l'anecdote que je vous racontais tout à l'heure. Mais c'est vraiment le quatuor qui m'a fait passer d'un musicien émotionnel et intuitif à un musicien plus réfléchi et structuré.
Avez-vous parfois douté de vouloir devenir altiste professionnel ?
Non je savais que je ne le serai pas. Depuis toujours j’aime créer : composer, écrire, inventer. L’alto a été un extraordinaire compagnon pendant de nombreuses années, peut-être les plus importantes — c’est vraiment une chance quand on est enfant de pouvoir s’exprimer par la musique, à l’âge ou les mots peuvent manquer — mais je savais que je lui dirai un jour au revoir. Evidemment, je suis toujours lié à lui et le serai toujours. Mais mon besoin de m’exprimer à travers mes propres œuvres était trop fort. Je crois qu'au fond, j'ai toujours été davantage compositeur qu'altiste.
L'alto au sein du Quatuor Arod
Vous avez joué plusieurs années au sein du Quatuor Arod. Quelle place l'alto occupe-t-il dans un quatuor à cordes ?
C’est une place rêvée : être au coeur de l’harmonie et du son, autant moteur que lyrique, soliste qu’accompagnateur,… c’est comme être un petit orchestre.
Dans ce groupe, vous jouiez un alto italien du XVIIIe siècle. Qu'avait-il de particulier ?
Il y a des instruments qui vous ouvrent des mondes. Il en faisait parti. C’était un “arlequin” anonyme, avec une histoire mystérieuse. Dès les essais il a tout de suite trouvé sa place dans le son d’ensemble et j’ai adoré explorer ces nouveaux espaces pendant quelques années. Je suis très heureux que cet alto soit toujours au sein du quatuor aujourd'hui.
Parmi tous ces concerts, qu'est-ce qui vous a le plus marqué ?
J'ai évidemment des souvenirs très précis de certains concerts, de certaines salles, comme notre demi-finale au concours de l'ARD à Munich, que nous avions terminée en larmes.
Mais ce qui me revient surtout, c'est cette sensation de flow, lorsque tout le monde entre en parfaite harmonie. Ces moments de grâce sur scène qui pouvaient se produire aussi bien dans des salles prestigieuses que dans de petites églises de campagne.

Quitter le Quatuor Arod pour composer
En 2018, vous quittez le Quatuor Arod pour vous consacrer à la composition. À quel moment avez-vous compris que vous alliez changer de vie ?
Tout comme je savais que je ne serais pas altiste toute ma vie, j'ai toujours su que mon histoire avec le quatuor aurait une fin. Après cinq années de tournées à travers le monde, pendant lesquelles j'accumulais en parallèle des centaines de compositions, d'histoires et de dessins dans mes carnets et mon ordinateur, je me suis retrouvé face à un choix : continuer cette vie ou prendre le risque de trouver ma propre voie. C'est un épisode que je raconte plus en détail dans mon livre, aussi je préfère ne pas trop m'y attarder ici.
Vous souvenez-vous de votre dernier concert ?
Oui, c’était à Tokyo, en décembre 2017. Pourtant, je n’en garde presque aucun souvenir. J’étais alors complètement absorbé par ce qui se jouait intérieurement : les doutes, la décision à prendre, la tournée qu’il fallait terminer… J’aime profondément la culture japonaise, et j’ai le sentiment qu’un chapitre de mon histoire avec ce pays reste inachevé. J’aimerais y retourner prochainement, cette fois pour y faire jouer l’une de mes compositions.
Comment s'est passée votre séparation avec l'alto ?
J'ai complètement délaissé l'alto pendant un an, sans vraiment voir le temps passer. J'étais tellement heureux de pouvoir me consacrer entièrement à la composition ! Mais progressivement, le besoin de jouer est revenu. Ce qui me manquait, c'était avant tout ce rapport physique à la musique, le fait de produire le son soi-même, de le sentir naître sous ses doigts. Composer est une démarche profondément intellectuelle, tandis que jouer relève de quelque chose de plus incarné, instinctif, immédiat. C'est une autre manière de vivre la musique.
Avec le recul, ce qui me manque le plus de ma vie d'interprète, ce sont ces instants de grâce sur scène que j'évoquais, lorsque le temps semble se suspendre et qu'on n'est plus tout à fait sur scène, mais quelque part au-delà, en symbiose avec la musique.
Votre passé d'interprète a-t-il changé votre manière d'écrire la musique ?
Il l'a profondément façonnée. Je ne serais pas le même compositeur sans tous ces concerts ni sans avoir vécu toutes ces œuvres de l'intérieur. C'est une école extraordinaire : on développe une intuition très concrète de ce qui fonctionne musicalement, de ce qui sonne ou non. Le concept de synesthésie me parle beaucoup car la musique a toujours été pour moi plus qu’une affaire d’ouie : j’y vois des couleurs, la touche comme de la matière,… je crois que jouer développe ces sensations physiques avec les sons.

Ultima Verba : une œuvre d'adieu pour alto seul
Pourquoi avoir choisi l'alto pour votre première composition publiée, Ultima Verba ?
Pour toutes les raisons évoquées plus haut : je ne pouvais pas venir au monde comme compositeur sans mon alto. Cette première pièce est vraiment un adieux, pas seulement à l’instrument, mais aussi à mon identité d’interprète, à une version de moi-même.
Comment avez-vous composé cette œuvre ? En retrouvant votre instrument ou directement sur le papier ?
Je ne compose jamais à l’instrument. Il intervient toujours dans un second temps, pour mettre les lignes à l’épreuve, vérifier, éprouver les phrases, ressentir ce qui s’y joue, dans le corps. Je dois dire que sur cette oeuvre, cette étape a été particulièrement bouleversante.
Y a-t-il un passage d'Ultima Verba qui vous ramène à un souvenir particulier ?
Chaque note exprime quelque chose de profond pour moi. Mais si je devais mettre en lumière qu’un passage, ce serait la berceuse qui conclut la pièce. Mettre en lumière car il est écrit au dessus de ces mesures “Comme la dernière lueur du monde”. C’est un momebt d’une simplicité et d’une tendresse assez rare dans mon catalogue, qui m’apaise autant qu’il me déchire le coeur.
Qu'avez-vous ressenti en entendant un autre altiste interpréter cette musique pour la première fois ?
C’est Violaine Despeyroux qui a donné la première interprétation publique d’Ultima Verba. Et je ne pouvais pas imaginer meilleure interprète pour cette œuvre : nous nous connaissons depuis la maternelle ! Elle a donc été témoin, de près ou de loin, de toutes ces étapes de ma vie qui ont finalement conduit à sa composition. Ce qui m’a particulièrement touché, c’est de l’entendre s’approprier cette musique si personnelle pour en faire quelque chose de tout aussi intime, mais qui lui appartenait pleinement.
Par la suite, Ultima Verba a été choisie comme pièce imposée au concours des jeunes altistes. Entendre quinze interprétations différentes d’une même œuvre a été une expérience extraordinaire. J’ai découvert à quel point chacun pouvait y apporter sa sensibilité, son histoire. Plusieurs altistes m’ont écrit pour me raconter ce qu’ils avaient ressenti en la jouant. Certains messages étaient bouleversants. Pour un compositeur, savoir que sa musique trouve un tel écho chez d’autres musiciens est un cadeau immense.
Aujourd’hui, Ultima Verba poursuit son chemin. Elle a notamment été jouée à Los Angeles et connaît désormais de nouvelles vies à travers ses versions pour violon et violoncelle.
Quelle place pour l'alto aujourd'hui ?
Après avoir écrit cette œuvre d'adieu, jouez-vous encore de l'alto ?
Je ne mettrai jamais l’alto au placard pour toujours. Il m’arrive encore de jouer pour mon plaisir, et même pour des concerts avec des ami(e)s. Mais je sais que ce métier est derrière moi.
Ecrirez-vous encore pour l’instrument ou est-ce que c’est vraiment votre ultima verba ?
Qui sait…
Avec Ultima Verba, Corentin Apparailly fait d’un adieu intime une œuvre universelle sur le deuil. Née d’une histoire profondément personnelle, la pièce trouve désormais sa place dans les mains et la sensibilité de nouveaux interprètes.
